01/08/2015

Domination, alcool, sexe : le cocktail explosif de The Servant


Maxime d'Aboville et Xavier Laffite, serviteur
et maître. Photo Brigitte Enguerrand.
Alors voilà, aujourd'hui c'est mon anniversaire et c'est moi qui fais le cadeau. Et pas n'importe lequel. Je vous offre un bijou, une pièce de maître que vous aurez du mal à porter à l'annulaire, mesdames, puisqu'il s'agit de théâtre. The Servant qui fut monté sur grand écran par Joseph Losey avec l'inoubliable Dirk Bogarde dans le rôle du serviteur machiavélique est aujourd'hui adapté à la scène du théâtre de poche Montparnasse par Thierry Harcourt, d'après une traduction du texte de Robin Maugham. Et franchement, Dirk peut aller se rhabiller. J'exagère, certes, mais l'interprétation toute en retenue butée et en noirceur de Maxime d'Aboville en Barret (le valet), celles de l'affriolante Roxane Bret, sa complice, et de Xavier Lafitte en Tony (l'aristo cossard) qui passe d'une partition à l'autre avec un naturel désarmant sont du grand art. Maxime d'Aboville a d'ailleurs remporté le Molière du comédien de théâtre privé en 2015 pour son rôle. Perso, j'ai craqué plus encore pour le beau Xavier. Et n'allez pas croire que sa ressemblance avec Hugh Grant y soit pour quelque chose. Ou si peu… Sans rire, la finesse de son jeu m'a rappelé celle de Mesguich-père.  Quant au récit, celui d'une manipulation où les rôles entre maître et valet s'inversent, c'est une réussite de suspens psychologique. Cette comédie aux accents british parle de choses graves - la domination jusqu'à l'anéantissement d'un être par l'autre, en l'occurrence - avec un légèreté virevoltante, sur fond de jazz des années 50. Preuve que la gravité n'est pas forcément plombante. C'est du reste sans nous en apercevoir, ou presque, que nous sommes aspirés vers l'abîme sans fond que creusent les pervers sous leurs victimes.Violences conjugales, politiques sans scrupule, petits chefs harceleurs… L'histoire est universelle et la mécanique des manipulateurs de tous poils savamment décortiquée. J'y vois au moins une morale. Allez (le plus souvent possible) au théâtre, cela vous évitera bien des déboires !

- The Servant de Robin Maugham, traduction de Laurent Sillan et mise en scène de Thierry Harcourt au théâtre de poche Montparnasse, 75 bd du Montparnasse, Paris 6. Jusqu'au 12 juillet puis du 1e septembre au 8 novembre, du mardi au samedi à 19h et dimanche 17h30 . Tél. 01 45 44 50 21 ; www.theatredepochemontparnasse.com
 

31/07/2015

Mustang. Liberté, égalité, féminité ou le rêve d’une jeunesse turque



J’aime fixer longtemps le paysage depuis la fenêtre du TGV, puis fermer les yeux et voir défiler comme en surimpression les champs de blé et la campagne. Depuis quelques nuits défilent ainsi derrière mes paupières closes les scènes de la vie des jeunes héroïnes de Mustang. Et ce premier long-métrage de la réalisatrice turque Deniz Gamze Ergüven n’a pas fini de me poursuivre jusque dans mes rêves. Je lui décerne même sans hésiter la palme d’or de mes préférences cinématographiques en 2015. Une distinction qui lui portera au moins autant chance que d’avoir été sélectionné pour la quinzaine des réalisateurs à Cannes. Enfin, j’espère.

Sauvage et indomptable. De la première séquence où une fillette quitte en pleurant son enseignante en ce dernier jour de classe avant les vacances -  image moins innocente qu’il n’y paraît dans une Turquie rurale où la scolarisation est un luxe dont on prive facilement  les jeunes filles -  à la dernière scène, Mustang réussit le tour de force de dénoncer l’oppression des femmes par certains hommes obsédés par la sexualité et d’être un hymne à la pureté de l’adolescence féminine. Le mustang est un cheval sauvage. Pour Deniz Gamze Ergüven il symbolise le tempérament fougueux, indomptable, des jeunes filles turques. Cette énergie porte littéralement un récit où la quête de liberté est une urgence, une question de vie ou de mort.  Plus touchantes les unes que les autres, les cinq comédiennes qui interprètent une même fratrie transcendent l’écran.
Dénonciation du conservatisme rampant dont les femmes sont les premières victimes en Turquie et message d’espoir en une jeunesse qui se bat pour son avenir, Mustang est un chef-d’œuvre. Pressez-vous de le découvrir dans les quelques salles où il passe encore -  il est sorti le 15 juin, je me réveille tard - pour que ses images enchantent les rêves de vos longues nuits d’été. Eté que je vous souhaite aussi radieux que le sourire de la petite Lale dans Mustang !